Filmer en mer 

L'engin! 

  

Au découvert de l’engin 

  

Décembre, c’est la fin de l’année. Et si on allait voir la mer en hiver ? 

Départ pour Camaret où nous attend la remise officielle des clés du navire avec repas au champagne offert par ceux que l'on doit maintenant appeler « les ex-propriétaires » ! Le lendemain, nous sommes devant l’objet. Un voilier hauturier, c’est une vraie usine et il nous faudra un peu de temps pour prendre nos marques. D’abord, rajeunir le look. Le design Wrighton des années 2000, on a beau dire, mais ce n’est pas spécialement sexy. Bref, on n’est pas là pour rigoler. Nous décidons de revisiter les couleurs de la sellerie, de mettre des rideaux, d’améliorer l’éclairage dès que possible. Techniquement, le bateau serait prêt à partir. Il faut juste corriger un défaut propre à la série de cette époque : les hublots ne sont pas au top question étanchéité. Nous savons que le chantier naval du lieu à bonne réputation, nous allons lui confier le travail. Les voiles partent se faire refaire une beauté à la voilerie, je commande le matériel de sécurité. Pas de mauvaise surprise dans tout cela, car ces travaux étaient prévus dans le prix d’achat. Peut-être faut-il le rappeler ici, mais un bateau est constamment en état de réfection. Se baser uniquement sur un prix de vente dans une annonce est un mauvais calcul. Nous ne commettrons pas cette erreur et les différentes réfections seront comprises dans le budget global. 

Première rencontre avec "Sorc'Henn" 

 

Non contents de passer une après-midi complète à nous faire visiter le bateau, ils nous offriront en plus l’hospitalité pour la nuit ! À la première vue du navire, une évidence s' impose : il est beau comme un camion ! Pour frimer dans les marinas de la Côte d’Azur, c’est raté, mais pour bien passer les creux par force 8, ça devrait le faire. Mon épouse est immédiatement conquise. Il est vrai qu’il est en bon état, bien équipé et surtout, il a navigué dans les régions où justement nous désirons aller. Il connaît donc déjà le paysage. Bien qu’il y ait exceptionnellement deux autres Biloup à vendre à cette même époque, nous n’irons pas les voir. Pourtant, nous venons de choisir le plus vieux et le plus cher. Les raisons ? Un suivi d’entretien exceptionnel, un équipement très proche de ce que nous attendons, un lieu magnifique où nous pourrons vivre nos premières expériences en toute sérénité. Je demande au vendeur un petit temps de réflexion quand même. Ce bateau implique un changement de vie et un investissement important. Pas de doute cependant, c’est le bon choix et nous avons assez bien réorganisé nos activités professionnelles pour pouvoir naviguer comme prévu. Fin septembre, nous achetons « Sorc'Henn ». 

 

De la couleur du pavillon 

 

L’idée est de laisser le voilier sous pavillons français. C’est moins cher et cela paraît plus simple. J’entame donc les démarches administratives, mais change rapidement de cap : le bateau sera Suisse. La raison ? On a beau être au XXle siècle, dans une Europe où existe la libre circulation des personnes, mais dès qu’on prononce le mot « bateau » dans une administration, c’est un sacré retour en arrière. Un Suisse n’est officiellement pas un Européen. Or, un non-Européen ne peut pas naviguer sous pavillon tricolore. Il y a bien des solutions légales, mais très compliquées. Départ donc vers l’administration helvétique. Ce n’est pas triste non plus, car la pensée germanique s’accorde mal avec la latine. Il en résultera quelques incompréhensions paperassières entre les deux pays, mais finalement tout finira par s’arranger. En mars de l’année suivante, « Sorc'Henn » reçoit son pavillon rouge à croix blanche. On croit qu’on est insensible à ces choses-là, mais même si je n’ai pas spécialement l’âme patriote, le fait de continuer à entendre dans les ports : « Salut les ptits Suisses ! » n’est pas sans me déplaire. 

"Maybe" nous entraînera encore dans quelques jolies balades 

 

Première rencontre 

  

Nous sommes en août. Notre voilier « Maybe » glisse doucement dans le port de Granville (Normandie). En sautant à terre, j’ai soudain la certitude que c’est notre dernière aventure avec ce bateau. Il nous aura offert une dernière croisière exceptionnelle le long des côtes normandes et bretonnes, merci à lui. C’est avec notre vaisseau en remorque que nous nous dirigeons vers Camaret-sur-Mer. Là-bas nous attend « Sorc'Henn », le premier (et dernier) Biloup que nous allons visiter. Nous sommes accueillis par les propriétaires : Michel et Jeanine.  

La Genèse 

  

Notre histoire débute à Concarneau. Cet été-là, la météo a décidé de se la jouer caractériel. Les dépressions s’enchaînent au dépressions. Il pleut, il fait froid. Dehors, sur les pontons, une ombre passe, en capuche, ciré et bottes. Un marin qui, comme nous, attend depuis plusieurs jours que cela se calme enfin. Même les stagiaires de l’école des Glénans ne sortent pas, c’est tout dire ! 

Concarneau, en attendant un créneau météo favorable 

 

Pourtant, sur « Maybe », notre petit 6 mètres transportable de croisière, nous ne sommes pas malheureux. Le voilier est bien isolé, bien chauffé. Je suis devenu un client régulier du marchand de vin, autant pour le plaisir de papoter que pour acquérir de quoi réchauffer l’équipage. 

 

Entre mon épouse et moi même, les mots s’enchaînent :  

 

- Biquille ? 

 

- C’est évident, ça posera mieux et c’est plus simple pour l’hivernage à terre. 

 

- Pas trop grand, quand même ? 

 

- 9 mètres au maximum, après, cela devient un « yacht » avec le financement que cela suppose. 

 

- En tout cas rustique et solide, il faut que cela passe le gros temps ! 

 

Cela dure des heures. Nous avons pris conscience, cet été là, que même si notre petit dériveur avait de grosses qualités, il devenait vraiment limite pour des croisières de plus d’un mois dans des flots secouées comme en pointe Bretagne ou au large. Pourtant, c’est justement là que nous voulons aller. Nous sommes en train de prendre des décisions importantes : passer de quelques semaines de croisière par an à plusieurs mois, et surtout plus au large. 

 

À force de réflexions, un nom s’impose, comme une évidence : « Biloup ». 

Le Biloup de chez Wrighton. En affinant un peu, nous nous fixerons en définitive sur le Bioup 89. Il ne sera pas trop vieux, en bon état et très bien équipé pour le large. 

 

« Mais il y en a d’autres ! », me direz-vous. « Le RM, le Westerly, le... ». 

Oui, mais lorsqu’on choisit un bateau, il y a la part d’objectivité et aussi la part d’affectif. Nous, c’est le Biloup qui nous branche, et pas un autre. Alors, on ne discute pas ! 

 

Pendant un an, nous allons dévorer les petites annonces. Pourquoi si longtemps ? Parce que nous ne sommes pas encore à la retraite. Et même si, en tant qu’indépendants, il nous est possible de réaménager nos horaires, cela prend pas mal de temps.  

 

Durant cette année, nous profiterons encore de « Maybe » : Nice et alentour pour Pâques, le lac Léman pour Pentecôte, la Bretagne Nord pour l’été. 

Nous allons regretter cette souplesse, car nous aimons autant le Nord que le Sud. 

Derrière cette entrée, tout un Univers se découvre à nous 

 

Le programme de navigation 

  

Tout marin sérieux vous le dira, un bateau doit correspondre à son programme de navigation. Or, le nôtre est aussi clair que la visite de Londres en plein brouillard d’automne. Nous savons que nous allons partir du Nord, pour gentiment descendre vers le Sud, mais même cela n’est pas si sûr ! En fait, nous avons supprimé de notre cahier des charges la notion du but à atteindre. L’idée est de vivre au maximum le moment présent, sans avoir constamment à nous soucier de l’échéance d’arriver nécessairement quelque part. Bien sûr, cette philosophie a des limites. Il faut programmer le port à sec pour le prochain hivernage, le mécanicien pour une révision moteur, le retour à la maison pour un rendez-vous familial. Mais toutes ces obligations laissent cependant un joli champ de liberté. Nous voulons donc en profiter. « Sorc' Henn » a été choisi, car il est suffisamment solide et adaptable pour servir aussi bien de croiseur au long cours que de résidence secondaire dans un joli port ou mouillage. Il peut affronter le Nord comme le Sud, et sa rusticité devait limiter les problèmes techniques, du moins, nous l’espérons ! 

 

Et « Maybe » ? 

  

Au printemps 2013, notre transportable trouve de nouveaux propriétaires qui lui feront vivre d'autres aventures extraordinaires. On ne pouvait souhaiter mieux pour lui.